On peut se dire vous ?

Jean-Claude TixierPièce en 3 actes

 
Les personnages

ELLE : Une femme de 45 ans, allure raffinée, qui vit seule, au troisième étage d’un immeuble bourgeois.
LUI : Un homme de 40 ans, allure très décontractée, qui vit seul au cinquième étage du même immeuble.

La pièce est disponible intégralement, à l'attention des professionnels ou amateurs intéressés par sa réalisation. Faire une demande par mail à Editia : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

 

 

Extrait de la pièce

ACTE 1

***

Scène 1

Un appartement. Le salon, assez grand et moderne. Une femme est assise et lit en écoutant de la musique en sourdine. On sonne. Elle va ouvrir. Apparaît un homme mal rasé et habillé négligemment.

LUI

Bonjour. Je suis votre voisin du cinquième.

ELLE

Bonjour. Je vous connais, oui. Je vous ai déjà aperçu.

LUI

Je vous dérange sans doute… Est-ce que je peux entrer une minute ?

La femme hésite quelques instants, puis ouvre plus largement la porte. L’homme entre, et lentement, fait le tour de la pièce sans rien dire, en détaillant les objets, les tableaux, les meubles…

ELLE

Mais, Monsieur…

LUI

C’est parfait chez vous. C’est moche, ça me convient très bien !

La femme ouvre la bouche mais aucun son ne sort. Elle est figée.

LUI

Vous êtes surprise, hein ? C’est normal. Ne vous inquiétez pas. (Petit silence) En fait, je suis venu vous faire une demande…

ELLE

Une demande ?..

LUI

Oui, je… je suis venu vous dire que je souhaiterais vous épouser.

ELLE

Quoi ?

La femme s’assied, l’air médusé.

Vous êtes complètement fou, ou alors… Ah oui c’est ça ! J’ai compris…

ELLE se relève brusquement et lui fait face.

C’est un pari, hein ? Une blague ? Vous avez des copains qui attendent hilares dans votre appartement pour savoir si vous « l’avez fait » ? C’est ça ? Eh bien, vous l’avez fait. Bravo ! Maintenant retournez chez vous, allez crier victoire, et laissez-moi tranquille.

LUI s’assied.

LUI

Vous n’avez pas compris. Je vais vous expliquer. Je ne vous veux pas de mal. Je ne vous veux rien, en fait. Je sais que vous ne m’aimez pas. Je vous ai croisée quelques fois en bas et vous m’avez toisé l’air méprisant… Je ne suis sans doute pas socialement convenable pour habiter cet immeuble, hein ? J’ai de l’argent, mais hélas ça ne se voit pas ! Je suis toujours rasé de trois jours, je me promène en jeans, je roule en moto… Presque un voyou pour votre petite communauté raffinée et bien-pensante. Je me trompe ?

ELLE

Bon, vous êtes venu pour vider votre sac. D’accord, c’est fait. (Elle hausse le ton). Je n’ai absolument rien contre vous, détrompez-vous. En fait, je m’en fiche complètement ! Maintenant laissez-moi !

LUI

Mais non, je vous ai dit que je voulais vous épouser ! Ce n’est pas une blague. Je suis sincère. Voulez-vous me laisser vous expliquer ?

ELLE

Je n’en n’ai aucune envie. Je suis fatiguée,  j’ai des journées épuisantes, et je vais bientôt aller me coucher. Vous sortez ou j’appelle à l’aide ?

LUI

Ne vous fâchez pas ! Décidément, je ne me suis pas trompé. Je ne vous aime vraiment pas, vous ne m’aimez pas, votre intérieur bourgeois est sans intérêt, je me vois bien vivre avec vous !

ELLE

En hurlant

Allez-vous me foutre la paix ? Sortez !

LUI

Accordez-moi… Allez, cinq petites minutes. Je vous promets qu’après je m’en vais. Rassurez-vous, je ne suis pas un pervers et je n’ai aucune intention de vous importuner.

ELLE se laisse tomber sur un canapé avec lassitude.

ELLE

Cinq minutes et vous décampez.

LUI

Merci. Ne m’offrez pas à boire, je serais obligé de refuser… Je dois vous dire que la vie étant une absurdité, j’ai décidé de la vivre de façon absurde. Non, pas absurde en fait, de… disons, de la prendre à contre-pied. De contrecarrer ce qu’elle nous impose. Tout le monde se plie bêtement à des règles convenues, sans se rendre compte qu’elles sont la source de tous nos malheurs. (Petit silence) Tenez, ce qu’il y a de plus beau dans la vie, c’est l’amour, non ? Le passage obligé pour être heureux ? Eh bien non. L’amour est la cause de toutes nos souffrances. Souffrance de l’inquiétude, de la jalousie, de la lassitude, de la déception, de la disparition… Autant d’obstacles qui font que ce qui devrait être la meilleure chose au monde génère encore plus de malheurs que de plaisir. Moi j’ai décidé de contourner les obstacles, de les refuser. Si je vis avec une femme, je ne l’aimerai pas. Donc je ne souffrirai pas.

ELLE

Alors,  pourquoi voulez-vous vivre avec une femme ? Quel intérêt ? Partez sur une île déserte, vous serez heureux !

LUI

C’est sympa d’être à deux. On peut parler, s’aider, manger ensemble, effleurer la vie ensemble… Mais chacun dans son coin. Je n’ai pas d’amis, pas de femme que j’aime… voir les autres souffrir ne me touche pas, sinon je souffrirais moi-même, je suis en suspens entre virtuel et réel, comme tout le monde devrait être puisqu’on ne fait que passer…

ELLE

Vous savez… au fait comment vous appelez-vous ?

LUI

Je suis LUI. Et vous ELLE. C’est mieux comme ça. Lorsque nous serons mariés, ce sera TOI et MOI. Comme tout le monde.

ELLE (levant les yeux au ciel et haussant les épaules)

Oui, donc, je voulais vous dire… Vous êtes victime d’une pathologie qui se soigne mon cher voisin.

LUI (éclatant de rire)

Ah voilà, je m’y attendais. Vous me croyez fou ! Mais vous n’avez rien compris. Je suis tout sauf fou !  J’identifie les pièges de la vie, et je les fais sauter ou je les esquive. Vous, vous plongez dedans sans même vous rendre compte que vous allez vous y noyer. Vous êtes divorcée, je crois ?

ELLE (surprise)

Comment savez-vous ?

LUI

Peu importe. Vous avez souffert, et vous souffrez encore, sans doute ? Imaginez-vous vivre avec moi. Si je disparais, vous ne serez pas affectée. Vous aurez contourné un obstacle. Vous aurez fait un pied de nez aux règles que nous impose la nature humaine…  Bon, les cinq minutes sont dépassées. Je vous laisse. Nous reprendrons cette conversation.

ELLE

Sûrement pas…

LUI se lève, se dirige vers la porte. Il s’arrête devant un tableau.

LUI

Qui a fait ça ?

ELLE

Mon père était peintre.

LUI

Ah alors je suppose que vous avez peur de vous le faire voler ?

ELLE

Pourquoi dites-vous ça ? Il n’y a pas de raisons, mais… Oui ça me ferait énormément de peine.

LUI

C’est bien ce que je pensais. Vous vivez dans la peur tant que vous avez ce tableau, et vous vivrez dans la peine si vous ne l’avez plus. Où est le plaisir ? Venez prendre l’apéro demain soir… Rassurez-vous, je n’ai aucune intention de vous sauter dessus. Mais j’aime bien discuter avec vous. Vous êtes tellement inintéressante !

Il ouvre la porte et disparaît.